Virtuose, je te hais !

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Tu me vois navré de te l’avouer publiquement et de façon si cavalière, virtuose, mais il me faut bien l’admettre : je ne peux pas te piffer. Tu me hérisses le poil, j’ai envie de casser quelque chose lorsque l’on parle de toi, bref : je ne te supporte pas. Ou plutôt je ne te supporte plus : je t’ai apprécié autrefois mais force est de constater que tu as changé, et non en bien.

Mon pauvre ami ! ce n’est pourtant pas de ta faute : tout le monde a oublié ce que tu es vraiment et on a le brave culot de t’inviter partout : au bistrot, dans le train, sur les plateaux télé, à la radio, dans les journaux. On fait appel à toi quand bien même ta présence est importune et je regrette trop souvent que tu ne sois pas resté sur le bout de la langue de celui qui te prononce, bien caché dans les plis et replis de l’indigent organe qui lui sert de cervelle.

Car ce n’est pas envers un quelconque musicien que j’exprime ma hargne aujourd’hui, mais envers un mot. Ce mot qui partout foisonne et que l’on épingle au revers de n’importe qui, telle une médaille de kermesse sur le poitrail du seul marmot assez adroit pour avoir flingué trois ballons de baudruche avec sa carabine à plombs : « Va, brave musicien, te voilà adoubé par la Grande Confédération des Médias Réunis et des Masses Assemblées, ta carrière prend fin maintenant : tu n’iras pas plus haut ! ». Et même lorsque – ô miracle – ton utilisation est justifiée, mon cher virtuose, tu ne veux plus rien dire ! Comme ces mots qui à force d’être répétés semblent perdre tout leur sens…

Merci Ted.

Au XIXème siècle, le Littré te définissait comme « musicien de grand talent » puis ton sens a semble-t-il glissé avec le temps puisque le Larousse te qualifie désormais « [d’]instrumentiste capable de résoudre, avec aisance, les plus grandes difficultés techniques ». La différence peut sembler mince, elle est immense ! Quelle est la différence entre la maîtrise technique et le talent musical ? La même qu’entre Chateaubriand et moi-même : j’écris le français, j’en maîtrise la syntaxe, la grammaire, l’orthographe, mais quand il s’agit de l’écriture en tant qu’art, je n’arrive pas à la semelle de l’immortel vicomte.

Malheureusement, l’immense majorité de nos semblables, pourtant capables de faire la différence entre Et si c’était vrai… et Mémoires d’outretombe, se trouve bien en mal lorsqu’il s’agit de reconnaître la qualité d’une interprétation musicale et s’ébaudit trop facilement devant la moindre performance techniquement acceptable.

« – Hier sur la 2 il y avait Lang Lang. Tu sais ? le pianiste. Oh là là, qu’est-ce qu’il joue bien !
– Il a joué la Sonate au Clair de Lune ? J’adore la Sonate au Clair de Lune.
– Je sais pas. Mais quel virtuose ! »

Fabienne et Jocelyne, TER Lyon-Dijon, 27 février 2015

NdlR : Lang Lang est un pianiste chinois, rien à voir avec ça :

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La virtuosité est une condition nécessaire mais ô combien insuffisante pour faire d’un instrumentiste un artiste. Tout diplômé de conservatoire qui se respecte est censé avoir acquis une maîtrise suffisante de son instrument pour jouer l’intégralité du répertoire. Les meilleurs d’entre eux peuvent déjà prétendre au titre de virtuose, tel que défini par le Larousse.

Alors pourquoi donc les grands labels de musique classique tels que DG, EMI ou Decca s’arrachent-ils certains « virtuoses » plutôt que d’autres ? Pourquoi certains jouent-ils avec l’Orchestre Philharmonique de Berlin et d’autres ne font jamais mieux que l’Orchestre de Picardie (sauf le respect que je vous dois, chers musiciens de cette formation) ? Pour la simple et bonne raison que les virtuoses, c’est un peu comme les chiens.

Je vais m’expliquer mais avant cela laissez-moi vous présenter Sultan :

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Et voici Régis :

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Sultan est un berger allemand à poil long, Régis un yorkniche maltais à poil douteux. Tous deux sont des représentants pertinents de la race canine. L’un n’est pas plus chien que l’autre, ils disposent chacun des qualités et attributs qui font d’un chien un chien : Sultan peut se lécher le bazar, Régis aussi ; Régis sait courir après une baballe, Sultan n’est pas en reste. Pourtant, vous conviendrez que l’un des deux semble avoir un petit quelque chose en plus.

Et voilà où je voulais en venir ! Parmi tous ces instrumentistes à la technique parfaite, certains ont quelque chose que les autres n’ont pas. Permettez-moi donc de faire un petit tour d’horizon de ces petits plus qui font, d’un virtuose comme un autre, un musicien, un artiste, un génie, bref : un Sultan parmi les Régis.

Petit plus n° 1 : la sincérité

C’est bien beau d’enchaîner les redoutables octaves du 1er Concerto pour piano de Tchaïkovski en mode Usain Bolt :

Bon OK, ce n’est pas seulement bien beau : c’est éblouissant. Mais Martha Argerich n’occupe pas une place de choix parmi mes êtres humains préférés pour rien ! Écoutez plutôt :

La virtuosité ? Mise au placard ! La technique ? Minimale. Aucune affectation, seule subsiste la beauté. Brute, pure, inaltérée… L’illustration parfaite de la sincérité musicale.

Petit plus n° 2 : la passion

Ce que les Hommes ne peuvent ou ne savent exprimer par des mots est voué à se faire musique. Mais il faut bien plus qu’un simple virtuose pour transmettre, en plus de quelques notes sur une portée, l’indicible sentiment d’un compositeur. Plutôt qu’un long discours, écoutez ceci :

Si vous n’êtes pas ému, je ne peux rien faire pour vous. Je ne connais pas d’interprétation plus poignante de ce concerto…

Cet enregistrement date de 1967 (Vous trouverez un autre enregistrement, sans image mais complet, ici). Jacqueline du Pré devait abandonner la musique cinq ans plus tard. En 1987, la sclérose en plaque l’emporta.

Petit plus n° 3 : la prise de risque

Eh oui ! un véritable artiste ne s’imite jamais lui-même. Il essaye constamment de repousser ses limites et par là même celles de son interprétation pour accompagner une œuvre au-delà de ses horizons admis. Alors forcément, les canards sont parfois au rendez-vous. Horowitz ou encore Alfred Cortot y étaient abonnés, ils figurent pourtant au Panthéon des plus grands pianistes.

Car comme le disait un autre de mes êtres humains préférés :

Eine falsche Note zu spielen ist unbedeutend. Ohne Leidenschaft zu spielen ist unentschuldbar.

Oui, je me la pète. Et avec audace parce qu’en fait je ne parle même pas allemand… En français ça donne ça : « jouer une fausse note est insignifiant, jouer sans ferveur est inexcusable ». Ouais, ça en jette : c’est la garantie Ludwig van Beethoven, aussi connu sous le titre de Président Universel du Swag.

Petit plus n° 4 : à vous de trouver !

Ben oui. Des petit plus, il y en a plus qu’un billet de blog ne pourrait en contenir. Je vous invite donc à dénicher vous-même ceux qui sauront vous toucher au-delà des prouesses techniques…

Quant à toi, virtuose, je te prie de m’excuser. Après tout ce n’est pas après toi que j’en ai. Alors… sans rancune ?

Dans un souci d’équité, la semaine prochaine je m’occuperai de ton pote philosophe. Nan, je déconne ! Il suffit de remplacer quelques trucs dans cet article (Lang Lang par BHL, par exemple) et le tour est joué, pas besoin de faire deux billets pour ça…

Allez, à la prochaine. Et rentrez-vous ça dans le crâne : appréciez les Régis – Ils ne manquent pas de qualités – mais sachez admirer les Sultan !

5 réflexions sur “Virtuose, je te hais !

  1. Roedler, Jens

    C’est bien vrai, une fausse note ne compte pas en concert, mais dans un enregistrement sur CD ça peut casser toute la performance, malheureusement ! Prenez l’exemple Arthur Schnabel, quelle horreur ! Mais votre article m’a singulièrement plu ! Bravo……

    Aimé par 1 personne

    1. Pichon

      En effet, mais il faut remettre Schnabel dans son contexte…

      Sur youtube, j’ai vu dans les commentaires d’une interpretation de jeunesse de Rubinstein, un avis disant « Vivant mais trop d’erreurs… ».

      Il faut savoir qu’au temps de Schnabel et du jeune Rubinstein, les procédés d’enregistrement n’étaient pas les mêmes.

      J’ai eu la chance d’assister chez Emi a un enregistrement d’un pianiste qui jouait des sonates de Beethoven. Il jouait plusieurs fois en essayant de garder la même interpretation, ensuite on faisait des copier coller des parties les mieux jouées dans chaque interpretation pour en faire une parfaite, ensuite le mixage faisait le reste. Faisait ressortir des voix, la basse au bon moment, etc.

      Ce qui donne une interprétation plus vraie que nature. Au temps de Schnabel c’était tout en une prise, avec des qualités sonores médiocres et on choisissait la moins pire. Le choix devait être « la n1 a moins de fautes mais est moins expressive et la deux plus de fautes et plus expressive ».

      Aujourd’hui, le public attend une qualité de CD sur scène, sans se rendre compte qu’un jeu sécurisé et le plus sur possible detruit la spontanéité. Il faut savoir prendre des risques et accepter des pains sur scène, sinon on devient une machine et autant mettre un excellent lecteur CD sur scène.

      Un élève de Nehaus lui aurait dit « J’ai été voir un concert de monsieur Rubinstein, mais qu’est-ce qu’il y avait comme fausses notes ! », et Nehaus lui répondre « Peut-être mais comme j’aimerais pouvoir jouer des fausses notes comme monsieur Rubinstein… ».

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      1. En effet, que ce soit pour des œuvres pour instrument seul, de la musique de chambre ou même de la musique symphonique, ce genre de traficotage est monnaie courante.

        Je ne sais trop quoi en penser. Une interprétation parfaite mais altérée vaut-elle mieux qu’une interprétation véritable mais comportant d’éventuels canards ? Ou plutôt : la gêne occasionnée par l’occurrence d’une imperfection dans une performance par ailleurs impeccable justifie-t-elle l’usage de ce genre de subterfuge ?

        Honnêtement, je dois avouer que les fausses notes sont particulièrement déstabilisantes lors d’une écoute attentive et que si la technique moderne nous permet de les gommer, ce n’est peut-être pas une mauvaise chose.

        Pour conclure, voici un petit florilège de couacs grandioses : https://www.youtube.com/watch?v=p0R9rQDz5AM Rubinstein a d’ailleurs une anecdote très amusante à partir de 8:15. 🙂

        Et pour en revenir à Argerich : saviez-vous qu’un de ses tout premiers enregistrements, le légendaire enregistrement EMI de 1965 qui a suivi sa victoire au concours Chopin la même année a été enregistré en une seule prise ? Elle s’est installée sans demander aux ingés des Studios Abbey Road s’ils étaient prêts, a joué tout ses morceaux une seule fois et est repartie aussi sec !

        Il s’agit pourtant d’un des meilleurs disques Chopin de l’histoire, malheureusement sorti plusieurs dizaines d’années après son enregistrement à cause d’une bête histoire de droits, Argerich ayant signé un contrat d’exclusivité avec DG peu après…

        Aimé par 1 personne

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