L’économie selon M6, ou comment additionner des patates et des choux sans perdre la face

Journaliste…

Hep hep hep ! Arrêtez-vous là. Relisez ce mot lentement et solennellement avec tout le respect que vous lui devez : Jour-na-liste. Voilà.

Ne s’agit-il pas là du métier le plus immensément nécessaire et le plus indéniablement honorable au monde ? Qui donc oserait, sans vergogne, prétendre à plus de dignité que ces séides de l’intégrité dont le cœur et les tripes carburent aux shoots de vérité ? Personne.

J’ai dit personne, n’insistez pas.

Oh, il y en a bien pour tenter de me faire mentir : quelque gratte-papier sans altitude, se livrant jour après jour avec ses semblables à des concours de platitude dans des feuilles de chou sans âme. Mais qu’importe le tort que peut faire ce genre d’exception à la profession : le journalisme, le vrai, est plus vivant que jamais.

Presse Reiser

J’en veux pour preuve ce bastion de l’investigation journalistique qu’est Capital, l’émission de M6 qui s’est fait un devoir d’aborder les sujets les plus brûlants et les plus essentiels de l’actualité économique. Il n’y a qu’à jeter un coup d’œil à quelques thèmes récemment traités pour s’en convaincre :

  • Grand nettoyage de printemps : équiper et rénover sa maison
  • Pâtisserie et chocolat : les millions d’une passion très gourmande
  • Beauté, forme, sensualité : l’été sera chaud
  • Fiesta tout l’été : résisterez-vous à leurs tentations ?
  • Maison : rien n’est trop beau pour ma cuisine !

Que de patates chaudes qui ont dû passer dans bien des mains tremblantes et pleutres avant que François‑Xavier Ménage (que nous appellerons désormais FXM pour m’éviter le syndrome du canal carpien) ne les embroche de sa plume ravageuse et, n’écoutant que son courage, ne les livre encore tièdes à ces Français qui ne craignent ni les tubercules, ni les lumières de la vérité.

Eh bien me croirez-vous si je vous dis que tous ces sujets font figure de chiens écrasés face aux révélations du dimanche 17 mai dernier ? Oui, cher lecteur, FXM a osé : il a dénoncé enfin le gaspillage des deniers publics, injustement prélevés aux braves travailleurs pour alimenter le premier refuge à feignasses privilégiées en France : notre fonction publique.

Dès le début de l’émission le constat tombe, implacable, telle la couperose de la guillotine (c’est bien ça qu’on dit, hein ?) : de 940 Md€ de dépenses publiques en 2005, on est passé à 1 230 Md€ en 2014, soit une augmentation de plus de 30% ! Ces chiffres ne peuvent être faux : « Source : INSEE », lit-on au bas de l’écran.

capital
Bouh ! les vilains fonctionnaires qui nous coûtent trop cher !

Je suis resté comme assommé devant mon écran, le cœur déchiré entre la révolte et l’admiration pour FXM qui ose – enfin ! – lever le voile sur ce sujet tabou jamais abordé dans l’émission, si ce n’est à demi-mot(1) de peur des représailles.

Bien vite, la révolte a pris le dessus et je me suis précipité dans la cuisine pour m’emparer d’un couteau à huître qui traînait là, m’apprêtant à sortir dans la rue afin de déchaîner des torrents de violence sur le premier facteur ou la première guichetière de la CAF qui aurait eu le malheur de croiser mon chemin (un dimanche soir c’était pas gagné, je vous l’accorde).

Puis soudain, sans crier gare, le doute m’assaillit. Je réalisai que je ne m’étais pas encore servi de ma tête ce soir-là. Mon esprit critique semblait s’être évaporé avec les vapeurs d’alcool du samedi soir.

Mais il refit surface.

Ce n’était pas possible.

Non, il n’aurait pas osé.

Pas FXM…

J’allumai mon ordinateur en tremblant et en quelques clics me trouvai confronté à l’ignoble vérité : les chiffres édifiants donnés par Saint FXM, ces chiffres qui avaient fait ressurgir mes plus bas instincts d’anti‑fonctionnaire radical alors même que je les avais terrés au plus profond de moi-même ; ces chiffres-là ne valaient rien, cher lecteur.

Et pourquoi ne valaient-ils rien ? Parce qu’il s’agissait de données brutes, sans le moindre ajustement.

Il y a principe simple en économie. Tellement simple que je soupçonne FXM d’avoir séché les cours de sciences éco en seconde : un euro en 2014, ce n’est pas la même chose qu’un euro en 2005. Eh non ! À cause de cette vilaine bêbête qu’on appelle l’inflation… Ainsi, lorsque FMX compare les dépenses publiques brutes de 2005 et de 2014 comme si de rien n’était, c’est comme si je vous disais : « En 2000, une baguette ça coûtait 4 francs, aujourd’hui ça vaut même pas 1 €. Le prix a été divisé par plus de quatre, c’est dingue ! »

Attention : je ne prétends pas que les dépenses publiques n’ont pas augmenté ces dernières années, on verra plus loin que c’est le cas. En revanche, je reproche à l’équipe de Capital d’avoir complètement foiré son « analyse » de la situation, et ce au bout de 30 secondes d’émission. Pour moi, il n’y a que deux explications possibles à cela :

  1. L’équipe de Capital est au mieux une bande d’incompétents en économie et au pire une bande d’abrutis tout court,
  2. L’équipe de Capital a sciemment fourni des données brutes à ses téléspectateurs dans le but de les tromper.

Et devant ces deux possibilités, je me creuse le crâne pour déterminer laquelle est la plus grave…

Lucas Lapincompri, consultant en économie chez M6, en pleine réflexion sur le prochain sujet de Capital
Lucas Lapincompri, consultant en économie chez M6, en pleine réflexion sur le prochain sujet de Capital

Je vais être honnête avec vous (contrairement à certains prétendus journalistes) : je crois en la deuxième possibilité. Pourquoi ? Parce que si l’on cherche à connaître les dépenses publiques brutes, on n’a pas le choix : il faut les calculer soi-même. En effet, on ne les trouve pas telles quelles dans les données de l’INSEE. Ça va peut-être vous surprendre mais l’INSEE compte parmi ses administrateurs les meilleurs statisticiens que le système éducatif français a su produire. Des gens pas totalement con, quoi… Et pour rendre compte de l’évolution des dépenses publiques, ils ont pour habitude de les exprimer comme pourcentages du PIB national de l’année relative (qui n’est pas ajusté selon l’inflation), ce qui permet de comparer ce qui est comparable.

Et le fait est que si l’on compare la part des dépenses publiques dans le PIB, l’augmentation est là. Mais il semblerait qu’elle soit trop subtile pour l’audience dyscalculique de Capital…

Année

Dépense publique (% du Pib)

2004

52,5%

2005

52,9%

2006

52,5%

2007

52,2%

2008

53,0%

2009

56,8%

2010

56,4%

2011

55,9%

2012

56,8%

2013

57,0%

2014

57,2%

Source : INSEE (eh ouais…)

C’est sûr que 4,7 points en plus en pourcentage du PIB, c’est moins vendeur qu’une augmentation brute de 30,9%. Et si vous tenez vraiment à connaître cette augmentation en pourcentage, la voici ajustée de l’inflation : 15,0%. Moins impressionnant, forcément ! Et si en plus on veut tenir compte de la variation de la population (parce que n’importe quel contrôleur de gestion vous dira qu’il s’agit d’un cost driver des dépenses publiques), on trouve une évolution ajustée (sur la base de 2005) de 14 985 € par habitant en 2005 à 16 379 € en 2014 soit 9,3% d’augmentation. Aïe… Les presque 31% de FXM ont fait le régime Dukan.

Quelle que soit la méthode de calcul (et j’insiste sur le fait que celle utilisée par Capital n’a aucun sens), il y a bien eu une augmentation de la dépense publique. Que ce soit de la part des dépenses publiques dans le PIB national ou de la dépense ajustée en fonction de l’inflation, qu’elle soit calculée au total ou par habitant.

Mais il est clair que si augmentation il y a, elle est sans commune mesure avec ce que M6 et plus particulièrement Capital ont voulu faire croire le 17 mai dernier à leurs téléspectateurs.

Que cette augmentation soit justifiée est une toute autre question. Permettez-moi d’enfiler mon costume de normand pour apporter un élément de réponse : p’têt ben qu’oui, p’têt ben qu’non. Un petit indice toutefois : les collectivités territoriales se voyant attribuer de plus en plus de responsabilités du fait de la décentralisation, n’est-il pas normal que leur effectif gonfle et par là même leurs dépenses ? Moi j’dis ça, j’dis rien…

Graphique tiré de l'étude de l'Institut Montaigne
Graphique tiré de l’étude de l’Institut Montaigne « 1 151 milliards d’euros de dépenses publiques : quels résultats ? » (février 2014) – L’effet de l’Acte II de la décentralisation, initié en 2003, est clairement visible : nette hausse des effectifs de la FP territoriale associée à une baisse des effectifs de la FP d’État

Mais je m’égare. Revenons à nos moutons qui se prétendent économistes et concluons : il est scandaleux qu’une émission de télévision (diffusée sur l’une des chaînes les plus regardées de France pour ne rien arranger) s’appuie sur des chiffres vides de sens afin de forcer sciemment le trait d’une réalité.

Il y a là une volonté manifeste de surfer sur la vague de la défiance française envers la fonction publique pour faire grimper l’audimat, voire pire : de manipuler l’opinion publique en usant de démonstrations spécieuses. En tous les cas, il s’agit de malhonnêteté intellectuelle.

On ne le dira jamais assez : méfiez-vous des chiffres et servez-vous de votre tête, bon sang de bois !

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Bonus : apprenez à appuyer la moindre de vos affirmations en utilisant la méthode Capital

Rien n’est plus facile ! Il suffit de calculer des données brutes, des données ajustées, les diviser ou non par le nombre d’habitants, d’en calculer la part dans le PIB, de faire la même chose avec le déficit (ou le surplus) public, bref : vous les tripatouillez dans tous les sens, le but est d’avoir un bon gros tableau tout plein de chiffres, du même acabit que ceux qui m’ont servi pour cet article :

tableur 2tableur

Ensuite, vous sélectionnez les données qui vous arrangent le plus en fonction de l’argument que vous défendez ! Voilà quelques exemples :

Affirmation Vrai Faux
Depuis la crise financière en 2008, les dépenses publiques ont augmenté de la même manière en France et en Allemagne La dépense publique brute par habitant en France entre 2008 et 2014 a augmenté de 10,4%
ce qui est équivalent aux 10,7% de l’Allemagne.
En France, la dépense publique brute a augmenté de 13,6% entre 2008 et 2014 alors qu’elle n’a augmenté que de 9,4% en Allemagne !
Depuis 1991, les dépenses publiques de l’Allemagne et de la France ont varié de la même façon La dépense publique brute par habitant a augmenté en Allemagne et en France de 120% entre 1991 et 2014 Entre 1991 et 2014, la dépense publique (en % du PIB) en France a augmenté de 6,5 points alors qu’elle a diminué de 2,5 points en Allemagne
Contrairement à la France, le Royaume-Uni a réussi à inverser la courbe des dépenses publiques ces dernières années Entre 2011 et 2014, la dépense publique (en % du PIB) en France a augmenté de 1,3 points alors qu’elle a baissé de 2,5 points au Royaume-Uni Entre 2011 et 2014, la dépense publique brute au Royaume‑Uni a légèrement augmenté, de 1244 Md€ à 1246 Md€
Ces dernières années, la France a mal géré ses finances Voir les chiffres de FXM Le déficit public est en amélioration constante depuis 2009 : de 7,2% du PIB à 4,0% en 2014

Allez donc faire un tour sur Les Echos Data, il y a de quoi s’amuser !


(1) Allocs, sécu, retraites : le régime français est-il condamné ? (11/05/2014), Dépenses publiques : l’État jette-t-il notre argent par les fenêtres ? ( 09/02/2014), Les Français et l’impôt : du ras le bol à la fraude (17/11/2013), Touche pas à mes avantages : comment ils bloquent la France (06/10/2013) Impôts : gaspille-t-on votre argent ? (17/03/2013), etc.


Sources :

http://www.insee.fr/fr/themes/series-longues.asp?indicateur=inflation

http://www.vie-publique.fr/decouverte-institutions/finances-publiques/approfondissements/depenses-publiques-depuis-siecle.html

http://www.statistiques-mondiales.com/france_depenses_publiques.fr.htm

http://www.institutmontaigne.org/fr/publications/1-151-milliards-deuros-de-depenses-publiques-quels-resultats

http://www.insee.fr/fr/themes/info-rapide.asp?id=37

http://data.lesechos.fr/

http://france-inflation.com/prix_du_pain_depuis_1900_en_france.php

8 réflexions sur “L’économie selon M6, ou comment additionner des patates et des choux sans perdre la face

        1. Vous imaginez le tollé que cela provoquerait ? ^^ On veut museler la presse ! Dictature ! Voilà des pratiques qui nous rappellent les heures noires de notre histoire ! (je vous épargne les fautes d’orthographe.)

          J'aime

  1. Bernieshoot

    J’arrive via le forum des blogs,
    Ne pas ajouter des carottes avec des choux fleurs était une de mes expressions favorites quand je donnais des cours de maths…
    M6 et l’économie… ça fait peur tellement c’est mauvais mais le plus grave c’est le niveau d’audience… On comprend le niveau politique… Bref, je ne regarde jamais.

    Aimé par 1 personne

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