Bons baisers du Royaume-Uni : quand un British nous jette des fleurs

Alex Proud
Alex Proud

Aujourd’hui, la bataille de Mont-Saint-Jean souffle ses deux-cents bougies. Eh oui ! le 18 juin, ce n’est pas seulement 1940, c’est aussi 1815. Et ce coup-ci, la France perdit à la fois une bataille et la guerre.

Waterloo… la première fois que j’entendis prononcer ce nom, tout jeune, je me figurai une spécialité de la gastronomie belge. Depuis, l’association d’idées ne m’a plus quitté et chaque fois qu’on évoque devant moi la bataille qui fit définitivement choir l’Aigle, il me vient immanquablement une envie de poulet. Mais dans l’imaginaire collectif français, le sentiment est tout autre : Waterloo, c’est l’humiliation, c’est le morne souvenir d’une nouvelle Azincourt que nulle Patay n’est venue réconforter, car après cette défaite, plus jamais les Français ne devaient remporter de bataille contre les Anglais. Et pour cause : plus jamais la France et le Royaume-Uni ne se firent la guerre !

Eh oui ! Nous nous souvenons aujourd’hui d’une défaite française mais nous fêtons également deux‑cents ans de paix avec nos voisins d’outre-Manche. Isn’t it wonderful? Pourtant, il subsiste entre nos deux pays une forte rivalité : nous sommes les uns pour les autres les amis que nous aimons détester et que nous détestons aimer.

C’est bien dommage et l’on est en droit de se demander pourquoi cette rivalité est si tenace : nous tiendraient-ils encore rigueur de nous être mêlés de leurs oignons en Amérique ? Quant à nous, leur avons-nous jamais vraiment pardonné d’avoir occis notre bonne Sainte Pucelle ?

Allons, sachons faire preuve d’indulgence et cessons de fustiger quand on peut au contraire louer : Jeanne au bûcher, c’est bien la seule fois où des Britanniques ont su cuire quelque chose correctement depuis que le premier Plantagenêt est monté sur le trône… Well done, mates!

Mais trêve de plaisanterie : afin de marquer le coup de ce bicentenaire, j’aimerais, au lieu d’un billet écrit par me, myself and I vous proposer une traduction d’une chronique parue récemment dans The Daily Telegraph et que je publie avec l’aimable autorisation de son auteur, Alex Proud. Fait rare pour un britannique, il y fait l’éloge de la France, du mode de vie à la française, et des Français.

Plusieurs raisons m’ont poussé à partager cette chronique avec vous : tout d’abord et comme évoqué précédemment, nous célébrons deux siècles d’amitié franco-britannique et le discours de M. Proud est parfait pour l’occasion. Ensuite, je dois avouer que la lecture de ce texte m’a fait le plus grand bien : à 24 ans, il n’est pas particulièrement agréable de lire et d’entendre partout que votre pays, le pays que vous aimez, va droit dans le mur (opinion à laquelle je ne souscris pas). Un point de vue extérieur affirmant que le tableau n’est pas si noir est une véritable bouffée d’oxygène.

Enfin, comme me l’a dit M. Proud, le but de son texte est aussi de rappeler que l’Europe est wonderful et qu’il faut la célébrer. À l’heure où l’euroscepticisme gangrène l’Union Européenne jusqu’au sein de ses membres fondateurs et historiques, il est bon de rappeler qu’on ne peut pas laisser une période difficile détruire l’idéal européen d’un continent autrefois ravagé par la guerre, aujourd’hui uni dans la paix.

Alexander Proud est un entrepreneur britannique né en 1969, fondateur de la Proud Gallery et de la London photography gallery qui ont depuis intégré le Proud Group avec deux autres galleries, un nightclub et trois cabarets. Il est également cofondateur des Sony World Photography Awards. Il tient une chronique hebdomadaire dans le Daily Telegraph et a également écrit pour le London Evening Standard et le Sunday Times. Engagé politiquement, il fut conseiller de l’ancien leader du parti Libéral-Démocrate Charles Kennedy.

Maintenant, il est temps pour moi de m’éclipser et de vous laisser tout à la lecture de sa chronique. Enjoy!

Lire l’article en anglais


Les Français sont meilleurs que les Britanniques, mais nous avons peur de l’admettre

Je rentre tout juste de France. Et au risque de vous surprendre, je me dis que les Français ont bon sur toute la ligne. Cette pensée m’a frappé alors que je descendais du ferry à Folkestone. Nous avions séjourné en France dans un magnifique château, pour un coût à peine plus élevé que dans un Travelodge. Par deux fois, entre Calais et la Provence, nous avons parcouru un millier de kilomètres (oui, j’aime bien le système métrique) sur des autoroutes en parfait état. Nous avons traversé des paysages si éblouissants que mes enfants en levèrent le nez de leurs iPads. À peu près partout, nous avons pu déguster des repas excellents et bon marché. Et puis…

Et puis nous fûmes de retour en territoire britannique : autoroutes au goudron fissuré, exécrables stations-service proposant à prix d’or une nourriture infâme. Banlieues mal pensées faites de petites boîtes vulgaires tartinées sur nos plus belles campagnes. Les enfants s’en sont retournés à leurs iPads avec ma bénédiction : je ne voulais pas qu’ils voient leur propre pays.

Mais comment en est-on arrivé là ? Où les Français ont-ils réussi alors que nous avons échoué ?

En toute honnêteté, il faut bien reconnaître que les Français sont d’entrée de jeu mieux lotis que nous : en termes de position géographique, ils ont remporté le jackpot européen. Leur pays est all inclusive : ils disposent de la plus haute montagne européenne (oubliez l’Elbrouz, au mieux eurasien). Les Pyrénées, deuxième chaîne de montagne française surpassent tout ce que la Grande-Bretagne a à offrir, quant au Massif Central, au troisième rang… là encore est sans commune mesure avec n’importe quel morceau de notre relief national. Les Français peuvent se faire dorer la pilule sur les belles plages de la Côte d’Azur et surfer sur les très courues plages de l’ouest. Ils ont la Bretagne et les plus grandes gorges d’Europe. Et autour de ces attractions prodigieuses s’étend une campagne aussi magnifique que variée, parfois semblable à celle de l’Angleterre, en moins gâchée.

Nous autres Britanniques avons nos îles qui, bien que magnifiques, se trouvent au large de l’Écosse et sont donc trop glaciales et humides pour avoir quelque utilité. Nos montagnes ne sont que de grosses collines trop basses pour qu’on y puisse skier décemment ou admirer des glaciers. Nous avons aussi des côtes, mais soyons honnêtes : la plupart sont froides ou mal situées. La Cornouailles est sublime, c’est vrai, mais les Français ont la Bretagne, qui est une Cornouailles au climat plus doux et à la gastronomie plus riche, moins les gamins d’écoles privées braillards.

Tout bien réfléchi, sur le plan géographique la France s’apparente plus à un modèle réduit des États-Unis qu’à la Grande-Bretagne. Elle est aussi bien plus vaste que cette dernière, c’est‑à‑dire que comme les Américains, les Français ne manquent pas de place ! Sauf que contrairement aux transatlantiques, les espaces disponibles ne sont pas envahis par les McMansions et les centres commerciaux. À dire vrai, même la plus banale des cités françaises aura toujours un joli – et souvent piétonnier – petit centre-ville où l’on trouvera un ou deux cafés. C’est une étrange impression que de vous rendre quelque part et constater que l’idée romantique un peu gnangnan que vous vous en faisiez s’avère pour l’essentiel conforme à la réalité.

Je fus également surpris par le nombre de châteaux qu’on peut y trouver. J’avais toujours considéré les Britanniques comme les champions incontestés des manoirs et châteaux. Après mon séjour en France, je n’en suis plus si sûr. Il semblerait que pas mal de régions du pays ont une « densité castrale » capable de rivaliser avec le Pays de Galles,  ou autant de manoirs que le Somerset. De plus, vous pouvez y loger sans vous ruiner et y dîner avec des propriétaires d’une convivialité insensée. Au Royaume-Uni, ils seraient la propriété du National Trust ou réduits à l’état de centres de conférences pour séminaires à employés d’entreprise apathiques.

Ok, la France est jolie. Je ne vous ai rien appris jusqu’à présent. Mais s’il n’y a rien que nous puissions faire pour améliorer nos paysages, notre climat ou notre démographie, il y a bien quelques domaines où les Français sont simplement meilleurs que nous, et dont nous pourrions nous inspirer.

Il y a d’abord les routes à péage. J’adore. Un principe simple et plein de bon sens : si vous voulez vous déplacer rapidement sur de longues distances, il suffit de payer. À cela s’ajoute un excellent système ferroviaire nationalisé (qui est même propriétaire de certaines portions de notre propre réseau privé pourri), ce qui fait que rouler sur les routes de France est un vrai plaisir. Vous pouvez avaler 1 500 kilomètres de Calais à Nice et malgré tout arriver plus content qu’au départ. Vous pourriez imaginer ça en Grande-Bretagne ? J’entends déjà les cris d’indignations et les titres tapageurs des tabloïds, alors que le lobby automobile défendrait bec et ongle son droit aux congestions gratuites.

Ensuite, il y a la bouffe. Oui, oui, je sais que Londres est probablement devenue une ville plus excitante que Paris lorsqu’il est question de cuisine. Et je sais aussi qu’on peut se restaurer plus que décemment en dehors de Londres. Je sais même que McDonald’s a beaucoup de succès en France. Mais si vous choisissiez au hasard un endroit où manger au milieu de nulle part au Royaume-Uni, vous auriez probablement droit à une boustifaille ordinaire, probablement très chère bien que préparée dans une usine des Midlands et réchauffée sur place. Et quand vous tombez dans un établissement où l’on sert une cuisine décente, vous n’y trouvez que des Londoniens s’auto-congratulant de s’y restaurer.

En France, au contraire, vous pouvez faire bonne chère n’importe où. La cuisine vous semblera peut-être un peu vieillotte (on ne trouve pas de ces infâmes currys verts thaïs anglicisés) mais ce seront toujours d’honnêtes spécialités régionales, bon marché et accompagnées de vin. Quant à votre voisin de table, ce sera peut-être le fermier ou le maçon du coin, mais certainement pas votre voisin de palier de Kentish Town.

Et puisqu’il est question de restaurants, parlons-en ! J’adore les serveurs et serveuses Français. Les Français, tout comme la plupart des Européens, reconnaissent que serveur est un véritable métier imposant le respect. C’est bien pour cela qu’en France vous serez servis par des professionnels plus âgés et non par nos éternels Australiens et Lituaniens de 22 ans complètement paumés qui abandonneront le service dans un an ou deux. C’est également la raison pour laquelle la relation entre client et serveurs est différente : le personnel français sait parfaitement que le client n’est pas toujours infaillible et j’apprécie particulièrement leur côté subtilement hautain. Alors que beaucoup de chaînes de restauration se  prétendent avec lourdeur authentiques, j’ai l’absolue certitude que l’arrogance du serveur français à mon égard est authentique. En revanche, l’obséquiosité artificielle et américanisée de son homologue britannique ne l’est certainement pas. J’en deviens même nostalgique : il n’y a pas si longtemps, nous avions nous aussi des serveurs dédaigneux. Maintenant nous nous contentons d’une pâle imitation du servie à l’américaine.

Et puis bien sûr, il y a le vin. Oui, je sais que de ce côté-là, beaucoup de découvertes excitantes nous arrivent du Nouveau-Monde. Mais en France, le vin est partout, point barre. On ne perd pas des heures à discuter de sa robe ou de ses tanins pour impressionner ses amis œnophiles : on se contente de le déguster tous ensemble. C’est plus l’incarnation liquide de la devise Liberté, Égalité, Fraternité plutôt qu’une opportunité pour les classes moyennes de péter plus haut que leur cul. Et la plupart du temps, le vin est excellent et bon marché puisque les Français n’imposent pas une taxe forfaitaire de £2.05 (la plus haute en Europe) sur toutes les bouteilles, qu’elles se vendent £5 ou £500.

« Ah ah ! », me direz-vous, « et notre économie, alors ? » Au Royaume-Uni, nous avons la chance d’être exposés à une propagande de droite s’épanchant inlassablement sur une économie française prétendument dans la toilette (sic). Mais ces allégations ne résistent pas une seconde à un examen minutieux.

Premièrement, les chiffres de la croissance française au premier quadrimestre de cette année sont deux fois meilleurs que les nôtres. Il est vrai que leur taux de chômage est significativement plus important mais leur productivité crève le plafond. À tel point que si l’on en croit The Economist, « les Français pourraient très bien ne pas travailler le vendredi et produire malgré tout plus que les Britanniques en une semaine entière. » Voilà quelque chose que l’on n’entend pas souvent dans la bouche de notre ministre de l’Économie et des Finances. Leur économie est aussi plus équilibrée et leur coefficient de Gini (la mesure principale de l’inégalité) est considérablement inférieur au nôtre. Au passage, ils nous battent aussi en matière de PIB par habitant et touchent des salaires équivalents aux nôtres pour un coût de la vie inférieur.

Alors il est difficile de l’avouer mais peut-être bien que ces bouffeurs de grenouilles paresseux, alcooliques, vacanciers à outrance et socialos à souhait ont mieux compris que nous comment se faire du fric. Ça ne devrait pas être une surprise : les Français ne sont pas obsédés par leur économie. Ils n’accumulent pas les courbettes dans le but de flatter les entreprises et les investisseurs étrangers. Ils font montre d’un dédain et d’une méfiance salutaires envers la richesse et savent contraindre les nantis au partage. Peut-être réalisent-ils qu’ils vivent en société avant de vivre dans une économie, ce qui les enrichit collectivement.

Et je pourrais continuer longtemps comme ça : les Français ont plus de classe, ils entretiennent un rapport à la terre que nous avons perdu. Ils respectent les figures intellectuelles comme nous-mêmes autrefois. Leur armée est plus compétente et moins coûteuse. Et par-dessus tout, ils comprennent ce qu’être français veut dire et croient fermement que c’est une chose qui vaut la peine d’être protégée.

Ce dernier point est tout particulièrement important : il y a beaucoup de bons côtés à être britannique mais nous rechignons à les défendre. Le résultat ? Tout ce qui nous définit, de notre célèbre sens du fairplay à nos belles campagnes est assailli constamment. Et nous ne trouvons rien de mieux à faire que de tourner le dos et laisser les choses se faire. C’est une évidence lorsqu’on observe notre engouement puéril et tragique pour tout ce qui est américain : il n’y a littéralement pas la moindre merde yankee que nous n’irions pas ramasser à-même le trottoir. Et alors même que nous vénérons tout ce qui nous vient de l’autre côté de l’Atlantique, nous traitons tout ce qui se trouve de l’autre côté de la Manche, le meilleur comme le pire, avec un dédain stupide.

Cela étant, il y a bien une vérité que je ne peux nier : il y a plus de Français à Londres que de Britanniques à Paris. D’ailleurs, Londres est souvent décrite comme étant la huitième voire la sixième ville française, ce qui est peut-être un peu exagéré. Mais quand bien même, il doit bien y avoir deux fois plus de Français à Londres que de Brits dans la capitale française, ce que certains considèrent comme une preuve de la supériorité écrasante du Royaume-Uni. Mais là encore, je n’en suis pas si sûr. La seule chose qu’a Londres en plus de Paris, c’est un vaste et présomptueux secteur financier.

Il est donc bien possible que nous accueillions les Français obnubilés par l’argent, alors que les Français accueillent les Britanniques qui se préoccupent de culture, de gastronomie et de qualité de vie. Une fois encore, j’en arrive à me demander si ce ne sont pas eux qui auraient tout compris.


 

3 réflexions sur “Bons baisers du Royaume-Uni : quand un British nous jette des fleurs

  1. Caterina

    Quand même un peu trop optimiste au sujet de la France et un peu trop indulgent pour les Français (en particulier les serveurs(euses) malgré la touche d’humour).
    Mais ça fait vraiment du bien de lire enfin un article écrit par un Britannique qui ne tire pas à boulets rouges sur la France et les Français!

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