Sortez-vous les doigts… des oreilles n° 1 : Sonate pour une loutre défunte

Vous l’aurez compris en lisant ce billet ou celui-là, la musique classique c’est mon dada ! On ne s’étonnera donc guère si le sujet est récurrent. J’ai conscience que ce n’est pas la tasse de thé de tout le monde, mais il y a une chose que j’ai comprise depuis longtemps : le grand public aime la musique classique. À condition que la musique classique vienne à lui (il suffit pour s’en convaincre de voir la foule qu’un concert surprise peut drainer). Ne me demandez pas pourquoi. Peut-être a-t-il peur de l’aspect compliqué des morceaux ? Il faut bien avouer qu’a priori Concerto pour piano n° 20 en ré mineur, K. 466 semble moins abordable que Les Lacs du Connemara. (Et je ne vous parle pas de Mahler !) Peut-être le concert classique, avec son cortège de codes et de règles l’impressionne-t-il ? Ou bien encore, un complexe d’infériorité mal placé lui aura fait croire que la musique classique, c’est pas pour lui ? Auquel cas, bien évidemment il se met le doigt dans l’œil jusqu’aux coui… euh, jusqu’au coude :

Que ceux qui ont répondu D m'écrivent, ils ont gagné !
L’immense Lenny a l’air d’hésiter… Que ceux qui ont répondu D m’écrivent, ils ont gagné !

Quoi qu’il en soit, puisque la musique classique semble se devoir d’aller vers le grand public et que j’estime qu’il s’agit là d’un effort en valant la peine, j’ai le plaisir de vous annoncer la création d’une nouvelle rubrique mensuelle régulière (ce billet étant resté à l’état de brouillon pendant trois mois, je pense qu’il serait bien ambitieux de prétendre en écrire un par mois). Le principe en est simple : je vous présenterai chaque mois de temps en temps une œuvre classique. Je baptise cette rubrique Sortez-vous les doigts… des oreilles.

Mais trêve de préambule et en avant Guingamp !

Tout pianiste a l’habitude, après qu’il a* fait montre de ses facultés à chatouiller les touches de l’instrument roi en public, d’entendre son audience lui demander : « Et la sonate au clair de lune, tu la connais ? », généralement par la bouche d’une demoiselle d’humeur romantique.

Je vais épargner de la salive aux lecteurs qui ne le savent pas encore : oui, il la connait ! Et on lui a si souvent demandé de la jouer qu’il est maintenant capable de l’exécuter sans partition, les yeux bandés, avec deux grammes d’alcool par pinte de sang !

Mais ce que beaucoup de pianistes amateurs refuseront d’admettre à moins qu’on ne menace de débiter leur meilleur ami à la hache (je parle bien de son instrument, pas de cet accessoire être humain qui l’aide à supporter le temps passé trop loin de son clavier) c’est que s’ils ont eu l’envie de se mettre au piano, c’est grâce à la Sonate au Clair de Lune, entre autres sinon exclusivement, ce qui est mon cas.

Et c’est donc logiquement que je l’ai choisie pour inaugurer cette rubrique.

Niveau notoriété, c’est du lourd, du très lourd : les termes « Moonlight Sonata »vous donneront la bagatelle de 357.000 résultats sur YouTube… Ainsi, elle se situe entre les degrés 4 et 5 de l’échelle Waldstein de la célébritude d’une œuvre classique que voici, assortie de quelques exemples :

5 – Tube planétaire : même les Sentinelles en ont entendu parler (La Marche Turque).
4 – Star : plusieurs candidats de Secret Story l’ont écoutée une fois dans leur vie (probablement à leur insu), les plus cultivés d’entre eux peuvent même la fredonner (Prélude en ut majeur de Bach).
3 – Grand Classique : la plupart de vos collègues (et vous-même) connaissent (Allegretto de la Symphonie n° 7 de Beethov).
2 – Pour les amateurs : n’importe quel mélomane l’a déjà écoutée (Sonate pour piano et violoncelle de Brahms).
1 – Pour les maniaques : vous pourriez tomber sur un mélomane ne l’ayant jamais entendue (Concerto pour piano de Lalo).
0 – Prend-la-poussière : œuvre oubliée du grand public et des mélomanes (Préludes pour piano de Kazhlaev).
-1 – Mort et enterré : mon beau-frère avait un cousin qui connaissait un Autrichien, dont la sœur (petite couturière), l’avait entendue en concert. Mais juste une fois. Et ils étaient trois dans la salle : elle, le compositeur et la maman du compositeur (exemple manquant).

Mais d’abord, se demandent mes lecteurs vivant dans une grotte du fin fond de la Creuse depuis leur naissance, c’est quoi la Sonate au Clair de Lune ?

Premier élément de réponse : c’est une sonate.

Captain-obvious

Pour faire simple, une sonate c’est une composition musicale faite de plusieurs parties distinctes que l’on appelle mouvements. Ces derniers sont habituellement au nombre de trois ou quatre. La sonate est généralement composée pour un ou deux instruments. Si vous ajoutez des exécutants, vous obtiendrez un trio, un quatuor, un quintet, un sextet, etc. Et puis si vous y allez franco et ajoutez quelques dizaines de cordes, des bois, des cuivres, des percussions, voire un chœur, vous ferez de votre sonate une symphonie. Et si l’envie vous prend de planter un gars tous seul avec son instrument devant tout ce monde, vous aurez composé un concerto. Bref ! vous l’aurez compris : la structure sonate (à ne pas confondre avec la forme sonate, on reviendra peut-être là-dessus dans un autre article) est un peu le big boss de la musique classique.

Or, la Sonate au Clair de Lune n’est en fait rien d’autre que la Sonate pour piano n° 14 en ut dièse mineur, op. 27 n° 2 de Ludwig van Beethoven, bien que ce dernier la qualifiât de Quasi una fantasia (presque une fantaisie) puisqu’il s’y affranchit quelque peu des contraintes de la sonate. C’est donc une composition – la quatorzième de ce genre publiée par Beethoven – pour piano seul en plusieurs parties, en l’occurrence trois mouvements. Et maintenant que je vous ai donné son vrai nom, je vais me faire une joie d’arrêter d’utiliser ce sobriquet ridicule qu’elle se traîne comme un boulet depuis près de deux siècles. Qu’il me soit permis toutefois de m’expliquer : à la mort de Beethov en 1827, certaines de ses œuvres s’étaient déjà vues attribuer un petit nom : il y avait les sonates Pathétique, Waldstein (!), Printemps, le Concerto Empereur, les symphonies Héroïque ou Pastorale, et bien d’autres encore. Mais la Sonate en ut dièse mineur s’est vue attribuer ce surnom de Clair de Lune cinq ans après la mort du Maître de Bönn par un poète aujourd’hui oublié du nom de Ludwig Rellstab, qui voyait dans le premier mouvement l’évocation d’un « barque au clair de lune sur le Lac des Quatre-Cantons ». Si vous voulez mon avis, il ne suçait pas que des glaçons, le bonhomme… et l’on va voir tout de suite pourquoi.

Nous sommes à la fin de l’année 1801, Beethoven a 30 ans et il faut bien avouer que ce n’est pas trop la joie pour lui : le talentueux interprète et compositeur de génie qu’il est voit ses perspectives d’avenir s’assombrir considérablement du fait de sa surdité naissante. Terrifié à l’idée qu’on puisse découvrir son handicap, il se tient à l’écart de ses semblables et en souffre d’autant plus que ces derniers lui en tiennent rigueur. Il avouera plus tard avoir envisagé de mettre fin à ses jours. Côté cœur, ce n’est guère mieux mais au moins, ce n’est pas pire qu’avant : Beethoven avait la fâcheuse habitude de tomber amoureux des jeunes filles de la haute bourgeoisie et de la noblesse à qui il donnait des cours et le pauvre homme ne semblait pas parvenir à ses fins. Force est d’admettre qu’il est encore à ce jour le plus Jean-Claude Duss des compositeurs.

Beethoven-Duss

Qu’on se rassure, il semblerait que dix ans plus tard, les efforts de Ludwig ont fini par payer et qu’il a filé une belle aventure avec une dame dont l’identité demeure un mystère. Certains ont prétendu (plus qu’il n’ont démontré) qu’il s’agissait de Giulietta Giuccardi (voir ci-après), dont l’auteur d’une analyse insipide des 32 sonates pour piano qui affirmait crânement n’avoir aucun doute à ce sujet. On sait aujourd’hui que ce n’était pas le cas et si l’on a des suspectes (On peut lire à ce sujet l’excellente biographie de Beethoven par Maynard Solomon), il est probable que le grand amour de Beethoven ne sera à jamais connu que sous le qualificatif, aussi anonyme que sublime, d’immortelle Bien-aimée. (Au moins ça a de la gueule…)

Mais en 1801, il n’en est rien et le cœur de Ludwig a jeté son dévolu sur Giulietta Guicciardi, une belle môme de 17 ans, qui plus est comtesse. Malheureusement, ses espoirs furent une nouvelle fois déçus lorsque cette dernière se fiança au Comte von Gallenberg (rappelons que malgré le « van » de son nom, Ludwig n’était pas noble). Gageons que ce nouveau revers amoureux plongea un Beethoven déjà affecté par la prise de conscience de son handicap dans une détresse plus profonde encore.

Cette sonate est dédiée à Giulietta et il semblerait que ça n’ait pas été l’intention première de Beethoven. Toutefois, s’il ne l’a pas composée en pensant expressément à la jolie comtesse, il est impossible qu’il ait pu s’affranchir des circonstances. À mon sens, les deux éléments qui ont donné naissance à cette composition en forme de lamentation, déchirante et tumultueuse sont l’affliction sentimentale et l’angoisse existentielle.

Entrons dans le vif du sujet avec le premier mouvement. On trouve des merveilles sur YouTube : il y a Gilels, Kempff, Arrau, Rubinstein ou bien sûr Horowitz. Loin de moi l’idée de me mesurer à ces monuments qui trustent le pinacle de l’art de l’interprétation, mais comme ce mouvement fait partie de mon répertoire, je vous propose en toute humilité ma propre version :


Bien entendu, vous pouvez toujours faire le choix de la perfection :

Bien… Maintenant la question qui fâche : est-ce que ça vous a évoqué une barque flottant sur un lac au clair de lune ?

Si vous êtes comme moi, vous n’avez rien entendu d’autre qu’une longue plainte ponctuée par un motif lancinant. Il n’y a là que résignation, que désespérance. Par moments, une petite lueur réconfortante semble poindre le bout de son nez timide par le truchement d’un crescendo. Elle est immédiatement étouffée pour laisser de nouveau place aux octaves lourdes et aux triolets entêtants auxquels il semble impossible d’échapper. Ceux qui ont déjà connu des difficultés respiratoires les retrouvent peut-être dans ce mouvement : l’étreinte est oppressante, les inspirations sont tronquées et l’horreur de la suffocation se fait jour.

Et pourtant, c’est sublime.

Le deuxième mouvement surprend. il s’agit d’un duo léger et plus mignon que beau. Pour être honnête, je ne l’apprécie pas particulièrement et ne m’attarderai pas dessus.

Voilà, c’est gentillet.

Puis vient le troisième mouvement : Beethoven enrage, il hurle. Le choc est d’autant plus violent que le deuxième mouvement était pour le moins apaisant (Liszt qualifia ce dernier de « fleur entre deux abîmes »). Dès les première notes jaillit une débauche de férocité inimaginable quelques secondes auparavant. Des arpèges galopants viennent se briser sur des accords secs et péremptoires. Les maux de Beethoven semblent s’extérioriser après une trop longue rétention et les accalmies ne sont qu’illusion. Les métaphores sont faciles : on entrevoit le génie au destin ravagé et la souffrance qu’occasionne une passion unilatérale, où l’élan de l’un vient s’écraser contre le refus de l’être aimé, comme les envolées lyriques étouffées par un pianissimo soudain dans le premier mouvement : Ludwig crie son amour et Giulietta pour le faire taire lui décoche un Mawashi-Geri dans la glotte ; Beethoven bouillonne d’apporter au monde ce qui lui reste à produire mais le drame de la surdité s’abat tel un couperet sur ses ambitions.

Et l’on finit comme on a commencé : dans la tourmente et la violence. Réjouissant, n’est-ce pas ?

Beaucoup d’œuvres classiques se traînent un surnom peu pertinent mais le sobriquet mièvre dont a hérité la Sonate n° 14 n’est en rien justifié. Il eut été tout aussi opportun (voire plus) de la nommer Sonate pour une loutre défunte ou Fantaisie inspirée de mes vacances à Lacanau !

Désespoir, tristesse, colère, frustration, tempête intérieure : il est où ce foutu clair de lune, Herr Rellstab ?!

Je me refuse désormais systématiquement à utiliser ce terme imbécile, d’autant plus que M. Rellstab est définitivement tombé au plus bas de mon estime depuis que j’ai lu ce qu’il pensait de l’un de mes êtres humains préférés :

À la recherche de dissonances qui déchirent les oreilles, de transitions torturées, de modulations criardes, de contorsions répugnantes de la mélodie et du rythme, Chopin est vraiment infatigable, nous pourrions dire inépuisable. Tout ce qu’on ne trouve d’habitude que par hasard est ici délibérément recherché pour produire un effet d’une originalité bizarre, en particulier les tonalités les plus étranges, les positions d’accord les moins naturelles, les combinaisons les plus absurdes en matière de doigté. […] Si Monsieur Chopin avait soumis ces compositions à un maître, on peut espérer que celui-ci les aurait déchirées et jetées à ses pieds, ce que nous voulons faire ici de façon symbolique.

Passer à côté de Chopin à ce point… Pour moi c’est une condition suffisante pour être interné d’office en Hôpital Psychiatrique.

Je ne sais pas pour vous, une moustache pareille ruine toute crédibilité d'office !
Je ne sais pas pour vous, mais pour moi une moustache pareille ruine toute crédibilité d’office ! Cherchait-il à dissimuler un bec de lièvre ?

Mais revenons-en au Ludwig qui nous intéresse. Peu de temps après la composition de sa quatorzième sonate, Beethov va reprendre du poil de la bête. Il rédigera une lettre bouleversante à ses frères, dans laquelle il affirme vouloir continuer de vivre et composer (ce qui était pour lui la même chose) :

(…) ce doit être ma résolution, persévérer, jusqu’à ce que l’impitoyable Parque décide de rompre le fil, peut-être que cela ira mieux, peut-être non, je suis tranquille (…) Dieu, tu vois de là-haut mon cœur ; tu le connais, tu sais que l’amour des hommes et un penchant à faire le bien y habitent, – ô hommes ! lorsqu’un jour vous lirez ceci, songez que vous vous êtes mépris sur moi ; et que le malheureux se console d’avoir trouvé un semblable, qui malgré tous les obstacles de la nature, a pourtant fait tout ce dont il était capable pour être admis au rang des artistes et des hommes de valeur

Nous sommes en octobre 1802. Beethoven n’a pas encore composé la moitié de son œuvre, son génie est plus ardent que jamais et prêt à nous envoyer à la gueule des monuments musicaux par dizaines.

Et voilà ! Le premier billet de cette nouvelle rubrique est terminé.
Ne partez pas tout de suite, dites-moi si ça vous a plu :

 

*Communiqué de presse :

Après que j’aie participé à un débat houleux quant à l’usage du subjonctif après la locution « après que », je fusse convaincu par les arguments des subjonctivistes intégristes et en sois devenu un moi-même. Je défendisse autrefois longuement l’usage de l’indicatif mais aie réalisé que seul le subjonctif soit un moyen d’accéder à une totale liberté de pensée cosmique vers un nouvel âge réminiscent.
Le subjonctif vainquerâsse ! (subjonctif futur, que je vienne d’inventer car il manquât cruellement à la langue.)

4 réflexions sur “Sortez-vous les doigts… des oreilles n° 1 : Sonate pour une loutre défunte

  1. Doubidoudom

    Je me suis arrêté au 3 de l’échelle Waldstein de la célébritude d’une œuvre classique. déjà parce que je ne connaissais pas le 2, et que l’écoutant et voyant Jacqueline Dupré mon cœur a flanché devant tant de beauté et de désespoir. Mais j’ai lu jusqu’au bout en grand addict que je suis de cette feuille de choux. Vivement la suite.

    Aimé par 1 personne

  2. JPS1827

    Liszt avait dit du 2ème mouvement : « une fleur entre deux abîmes », moi je l’aime bien ce deuxième mouvement, qui a le mérite d’être court.
    Merci pour ton article génialissime (j’ai voté)

    Aimé par 1 personne

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